Un premier numéro en noir et blanc sur papier journal, 48 pages, Bernard Tapie en couverture – et quarante ans plus tard, une liquidation judiciaire. L’histoire du magazine Entreprendre et du groupe qui portait son nom est à la fois un récit d’ambition éditoriale et un cas d’école sur la fragilité de la presse indépendante française.
Origine et histoire du magazine Entreprendre
Robert Lafont a 26 ans en 1983 quand il lance Le guide pour entreprendre, un premier essai en kiosque. Un an plus tard, il franchit le pas et crée le magazine Entreprendre. Le premier numéro, sorti en 1984, illustre parfaitement l’époque : 48 pages en noir et blanc sur papier journal, avec Bernard Tapie en couverture – alors au sommet de sa notoriété d’entrepreneur flamboyant.
Les deux premières années sont irrégulières. La parution se stabilise et le titre devient mensuel en 1986, posant les bases d’un lectorat fidèle. Le positionnement éditorial est clair dès le départ : parler aux dirigeants de PME, aux créateurs d’entreprise, à ceux qui gèrent une affaire et cherchent des repères concrets plutôt que de la théorie.
Ce choix d’audience n’était pas évident dans la France des années 1980, où la presse économique grand public s’adressait surtout aux salariés des grandes entreprises et aux investisseurs. Lafont pariait sur un segment ignoré – et le pari a tenu pendant quatre décennies.
Quel était le poids du groupe Entreprendre dans la presse magazine française?

Sous la marque Lafont Presse, puis groupe Entreprendre, la structure fondée en 1984 a progressivement agrandi son catalogue jusqu’à 80 titres de presse et 30 millions d’exemplaires diffusés chaque année en kiosque. Un volume impressionnant pour un groupe qui, en 2023, tournait avec seulement 14 salariés et un chiffre d’affaires de 10,6 millions d’euros.
Le 9 décembre 2013, le groupe franchit une étape symbolique : il devient le premier groupe de presse français coté sur Alternext Paris. Cette entrée en bourse sur le compartiment dédié aux PME et ETI donnait au groupe une visibilité institutionnelle inédite dans son secteur.
Le pôle économique concentrait les titres les plus identitaires du groupe :
- Entreprendre (titre historique, fleuron du groupe)
- Création d’entreprise magazine
- Franchise & Business
- Manager & Réussir
- Argent & Patrimoine magazine
- Placements magazine
- Économie magazine
- Ma petite entreprise
- Spécial Argent
- Business event
En 2023, dans un marché de la presse magazine en recul de 3 %, le groupe affichait un chiffre d’affaires de 10,1 millions d’euros en hausse de 7 %. Une performance qui rendait la suite des événements d’autant moins prévisible.
Le magazine Entreprendre s’adresse-t-il vraiment aux entrepreneurs et dirigeants de PME?
Les chiffres d’audience répondent clairement à la question. Selon une étude IPSOS de 2007, Entreprendre comptait 322 000 lecteurs cadres dirigeants, le positionnant comme le leader de la presse économique orientée PME. En 2011, Audipresse relevait encore 153 000 lecteurs cadres – un recul sensible, mais cohérent avec l’érosion générale de la presse papier sur la décennie.
Le tirage s’établissait autour de 60 000 exemplaires, avec un abonnement annuel affiché à environ 59 euros. Ce tarif ciblait clairement le dirigeant ou le cadre qui déduit son abonnement à un magazine professionnel de ses frais, plutôt que le lecteur occasionnel de kiosque.
La ligne éditoriale couvrait quatre grandes thématiques : création d’entreprise, gestion de TPE et PME, franchise, et stratégie business. Un magazine business orienté praticien, avec des dossiers sur le financement, la transmission d’entreprise, la fiscalité des dirigeants et les tendances de marché. Rien d’académique – du concret pour des gens qui ont une paie à faire tourner le 28 du mois.
Ce positionnement reste pertinent pour les entrepreneurs qui gèrent aussi leur démarche RSE ou suivent leurs indicateurs financiers – exactement le lectorat que le titre ciblait.
Le rachat par Danae Group en 2024 et la liquidation de juin 2025

Le 6 mai 2024, Danae Group acquiert 85,38 % du capital et 75,68 % des droits de vote du groupe Entreprendre. Le prix : 6,52 euros par action, avec un complément de prix maximum de 1,91 euro. Par rapport au dernier cours coté sur Euronext Growth, l’opération affichait une prime de 181 %, valorisant la société entre 4 et 5,2 millions d’euros.
Une prime aussi élevée laissait entendre soit une conviction forte sur le potentiel de redressement, soit une logique d’acquisition d’actifs éditoriaux à consolider. L’offre de reprise s’établissait à 3,5 millions d’euros.
La suite a démenti tout optimisme. Le tribunal de commerce de Paris a prononcé la liquidation du groupe Entreprendre le 26 juin 2025. La décision a emporté l’ensemble des titres du groupe – le magazine historique Entreprendre, mais aussi les dizaines d’autres publications du catalogue, du Franchise & Business au Création d’entreprise magazine. En moins de 14 mois, le groupe était passé du rachat à la disparition.
La disparition d’Entreprendre signe-t-elle la fin de la presse économique indépendante pour les PME?
La question mérite un regard froid sur les chiffres. La presse magazine française perd structurellement des volumes depuis le milieu des années 2000.
Un groupe de 14 salariés gérant 80 titres avec 10 millions d’euros de chiffre d’affaires fonctionnait sur un modèle économique très tendu, où chaque titre devait justifier ses coûts de fabrication et de distribution avec des tirages en baisse.
La disparition d’Entreprendre laisse un segment découvert : la presse print mensuelle dédiée aux dirigeants de PME françaises. Les grands titres économiques comme Les Échos ou Capital s’adressent à un lectorat plus large, avec un prisme investisseur et macroéconomique que ne partageait pas forcément le patron d’une PME de 15 salariés en région.
Les alternatives existantes sont principalement numériques : newsletters spécialisées, sites d’information économique, forums de dirigeants. Des ressources utiles, mais qui ne reproduisent pas le format magazine mensuel avec ses dossiers de fond sur la gestion financière sur 12 mois glissants ou les stratégies de croissance à moyen terme.
Quarante ans après son premier numéro en noir et blanc, Entreprendre s’arrête. Tapie, qui ornait cette couverture inaugurale, est mort en 2021. Le titre qui avait choisi de parler aux entrepreneurs quand personne ne le faisait vraiment disparaît au moment où la création d’entreprise française n’a jamais été aussi active. C’est le genre de paradoxe que les marchés ne résolvent pas toujours bien.
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