Vous regardez votre bulletin de salaire, vous comparez discrètement avec un collègue, et le constat tombe : lui a reçu une prime, pas vous.
La situation est frustrante, mais elle n’est pas forcément illégale. Tout dépend de ce qui justifie – ou ne justifie pas – cette différence.
Est-il possible d’accorder une prime à certains employés et pas à d’autres?
La réponse courte : oui, sous conditions. L’employeur n’est pas tenu de verser une prime à l’ensemble de son personnel, mais il ne peut pas non plus distribuer des avantages de manière purement arbitraire. La jurisprudence a posé des garde-fous précis.
Dans un arrêt du 27 mars 2007, la Cour de cassation a rappelé que le caractère discrétionnaire d’une rémunération ne permet pas à un employeur de traiter différemment des salariés placés dans une situation comparable.
L’idée centrale : la liberté de l’employeur s’arrête là où commence l’inégalité injustifiée.
Plus récemment, la chambre sociale du 16 mars 2022 (n° 20-22.688) a précisé le cadre : un avantage peut être réservé à certains salariés si tous ceux en situation identique peuvent en bénéficier, si la différence repose sur des raisons objectives, et si les règles d’éligibilité sont définies en amont et vérifiables. Ces trois conditions sont cumulatives.
Le principe à travail égal, salaire égal : ce qu’il change pour vous

Ce principe a été consacré par la Cour de cassation dès le 29 octobre 1996 (n° 92-43680). Il oblige l’employeur à rémunérer de manière identique des salariés qui occupent le même poste dans des conditions comparables. Une prime fait partie intégrante de la rémunération – elle entre donc pleinement dans ce périmètre.
L’article L.3221-2 du Code du travail l’énonce explicitement pour l’égalité femmes-hommes : « Tout employeur assure, pour un même travail ou pour un travail de valeur égale, l’égalité de rémunération. » Mais la portée est plus large.
La jurisprudence étend ce principe à toute différence injustifiée entre salariés, quelle que soit leur situation personnelle.
Concrètement, si vous occupez le même poste qu’un collègue, avec des responsabilités identiques et une ancienneté similaire, et que lui perçoit une prime de résultats que vous ne touchez pas – sans critère objectif pour expliquer l’écart -, vous êtes en droit de contester.
Quelles sont les règles de versement des primes?
Une prime peut être due pour plusieurs raisons distinctes, et identifier la source de cette obligation change tout à votre dossier.
- Le contrat de travail : si votre contrat mentionne une prime, l’employeur est lié. Il ne peut pas la supprimer ou la modifier sans votre accord.
- La convention collective ou l’accord collectif : certaines branches imposent des primes spécifiques (ancienneté, vacances, 13e mois). Vérifiez la convention applicable à votre secteur.
- L’usage d’entreprise : une prime dite « bénévole » devient obligatoire si elle réunit trois caractères – constante (versée plusieurs années de suite), générale (versée à tous ou à un groupe défini), et fixe (montant stable). Si ces trois critères sont réunis, l’employeur ne peut plus y mettre fin sans respecter une procédure de dénonciation.
- L’engagement unilatéral de l’employeur : une note de service ou un email annonçant une prime crée une obligation, même sans accord signé.
Sur le plan des recours, le salarié dispose d’un délai de 3 ans pour réclamer le paiement d’une prime (article L.1471-1 du Code du travail). Le non-paiement d’une prime due est assimilé à un manquement sérieux de l’employeur à ses obligations salariales.
Différence de traitement entre collègues : les situations où c’est légal

Certaines distinctions sont juridiquement valides. La Cour de cassation reconnaît par exemple que cadres et non-cadres ne sont pas dans une situation identique : un employeur peut attribuer un 13e mois aux cadres sans l’étendre aux autres catégories, dès lors que la distinction repose sur la classification conventionnelle.
L’ancienneté est également un critère objectif accepté. Une prime récompensant dix ans de présence est parfaitement légale, même si un collègue arrivé récemment n’en bénéficie pas.
La performance, si elle est évaluée selon des critères définis à l’avance et mesurables, peut aussi justifier un écart.
En revanche, certaines situations sont strictement interdites :
- Exclure un salarié en CDD d’une prime dont bénéficient les CDI à poste équivalent
- Priver un salarié à temps partiel d’un avantage accordé aux temps plein (sauf proratisation)
- Fonder la différence sur l’un des motifs listés à l’article L.1132-1 du Code du travail : origine, sexe, âge, état de santé, activité syndicale, situation de famille, etc.
Ces exclusions constituent des discriminations caractérisées, exposant l’employeur à des sanctions civiles et pénales.
Comment prouver une inégalité de traitement?
La charge de la preuve en droit du travail fonctionne en deux temps. Vous devez d’abord apporter des éléments qui laissent supposer une inégalité.
L’employeur doit ensuite démontrer que la différence repose sur des critères objectifs. Ce mécanisme allège votre charge, mais ne vous dispense pas de construire un dossier solide.
Voici les éléments à réunir :
- Vos bulletins de salaire sur les mois concernés
- Les fiches de poste comparées (la vôtre et celle du collègue bénéficiaire)
- Tout document interne mentionnant les critères d’attribution (note RH, email, règlement intérieur)
- Des témoignages de collègues, anonymisés si nécessaire
- Les comptes rendus d’entretien annuel pouvant attester d’une évaluation comparable
Le Comité Social et Économique (CSE) peut être un appui utile : il a accès aux données salariales agrégées et peut interpeller la direction sur des écarts inexpliqués.
Un entretien avec un représentant du personnel peut aussi vous aider à cadrer votre démarche avant d’aller plus loin.
Tout le monde a eu une prime sauf moi : quelles démarches engager en pratique?

Avant toute action formelle, commencez par une discussion directe avec votre manager ou les RH. Posez la question sans ambiguïté : sur quels critères la prime a-t-elle été attribuée ? Pourquoi n’en faites-vous pas partie ? Prenez des notes après cet échange.
Si la réponse est vague ou inexistante, formulez votre demande par écrit – email ou lettre remise en main propre avec accusé de réception. Ce courrier date votre démarche et force l’employeur à se positionner officiellement.
En l’absence de réponse satisfaisante, saisissez le CSE ou un délégué syndical. Ces interlocuteurs connaissent les accords internes et peuvent peser dans la négociation.
Dans certains cas, la simple saisine du CSE suffit à obtenir une régularisation, sans aller jusqu’au contentieux. Pour tout litige salarial, pensez également à vérifier l’accès à vos documents RH via votre espace de gestion documentaire RH, qui peut contenir des éléments utiles à votre dossier.
Si aucune solution amiable n’aboutit, le Conseil de prud’hommes reste l’étape suivante. Vous disposez de 3 ans à compter de la date à laquelle la prime aurait dû être versée pour saisir la juridiction.
Le juge pourra ordonner le paiement des sommes dues, avec intérêts. Une prime que votre employeur refuse de justifier est rarement une prime qu’il peut légalement retenir.
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